40 réveillons sur les rails
  2015-05-18 15:52:11  cri

Soixante ans, Li Jianguo est agent du service commercial des trains à Qingdao. Il a commencé, à l'âge de 20 ans, à parcourir la Chine, de Lanzhou à Shanghai, de Beijing à Yinchuan, en passant par Yangzhou et d'autres villes. Pendant sa carrière, il a créé un record de travail tout à fait louable : il a passé son réveillon du nouvel an chinois dans le train pendant quarante ans consécutifs. Sa fidélité au poste rime à une ode contemporaine au sacrifice. Suivons alors notre journaliste à Radio Qingdao, Song Lijun, pour découvrir la carrière resplendissante de Li Jianguo.

A 11h 13, une rame K1286 partait, sous un temps printanier, de la gare de Qingdao à destination de Yinchuan, une ville dans l'ouest de la Chine à 1640 km de distance. Li Jianguo débutait un nouveau trajet de service avec des centaines de passagers qu'il rencontrerait dans les wagons.

Alors que le train s'avançait, Li jianguo devait faire une tournée d'inspection dans les wagons à chaque passage de station. Un aller-retour de l'avant à l'arrière du train faisant 2 km, il lui faudrait marcher plus de 20 km pendant ce voyage de Qingdao à Yinchuan. Dans une voiture-couchettes, un passager l'a interpellé.

Li : "Je peux vous aider ? "

Passager : "J'ai l'épaule gelée. Je pourrais changer ma couchette contre une autre en bas ? "

Li : "Une couchette en bas, il faudrait que vous alliez dans la voiture 1."

Passager : "Merci beaucoup pour votre service."

Bien que les passagers et les circonstances changent, des expériences comme cela dans le train sont jonchées sur son parcours de vie sur les rails.

En 1955, Li Jianguo est né dans une famille ordinaire à Qingdao. A l'âge de 17 ans, avec son brevet des collèges, il s'est vu assigner un poste à la gare de Qingdao.

"J'étais dans le collège numéro 8 à Qingdao. Les gens de mon collège étaient affectés au chemin de fer. C'était la gare de Qingdao pour moi. J'ai commencé par la manutention."

En 1975, Li Jianguo a été muté au transport des voyageurs et est donc devenu agent du service commercial des trains. Il pouvait d'ores et déjà porter l'uniforme du chemin de fer dont il rêvait depuis longtemps et voyager en train du nord au sud. Jinan, Lanzhou, Beijing, Yangzhou, Shanghai, Yinchuan, ces toponymes reliés par les rails ont également marqué l'existence de Li Jianguo de leur empreinte. Ses cheveux sont devenus gris, mais les souvenirs qu'il a vécus dans différentes rames restent cependant une fraîcheur manifeste.

"L'itinéraire qui m'a marqué le plus l'esprit, c'est celui qui va à Lanzhou. Il y a un corps de production et de construction de Golmud par là-bas. Il est constitué en grande partie des gens originaires du Shandong. Quand notre train arrive en gare, on peut voir un quai blindé. Pourquoi tant de monde vient chercher leurs proches ? En réalité, les voyageurs dans le train ne sont pas si nombreux que ça. Après renseignements, on a su qu'ils vennaient tout simplement voir un peu le train et les gens de leur région natale. Ils sont très émus et particulièrement hospitaliers."

Avec l'évolution de la Chine, les voyageurs changent et les trains ne cessent de monter en gamme.

"Avant, avec les trains qu'on appelle « coques vertes », la température à l'intérieur pouvait atteindre une quarantaine de degrés quand il faisait chaud, et ne pouvait se maintenir qu'à 5 ou 6 degrés quand il faisait froid."

Avec la mise en place des politiques de réforme et d'ouverture, la Chine a connu des changements extraordinaires. Le domaine ferroviaire n'a pas manqué ce train de développement non plus. Des locomotives à vapeur aux TGV, en passant par les locomotives diesels et électriques, Li Jianguo a été témoin de cette métamorphose en 40 ans dans le domaine du chemin de fer chinois. La seule constante pendant ces 40 ans est son « réveillon ferroviaire ».

En 1976, Li Jianguo, âgé de 21 ans, a fait sa première permanence au réveillon dans le train. Il avait commencé à travailler depuis peu. Pendant les 13 h de trajet entre Qingdao et Jinan, il a éprouvé plus de curiosité que de nostalgie pour la famille.

" Il y a 21 ans, j'ai passé tous les réveillons à la maison. Alors après, en les passant dans le train, on mangeait mieux. Et on faisait la fête ensemble, on allait faire des vœux pour le nouvel an aux voyageurs. L'ambiance était très sympa. En plus, on pouvait voir dehors des artifices et des pétards pendant tout le trajet, c'était vraiment chouette."

Ainsi, quand la nuit du réveillon tombait, Li Jianguo s'imposait volontairement du travail, prennait l'initiative de bavarder avec les voyageurs et faisait des raviolis avec ses collègues. Il a gardé ce joyeux état d'esprit pendant plusieurs années.

" Une fois la curiosité satisfaite, je me disais que tôt ou tard, il y aurait mon tour de passer le réveillon à la maison. Alors j'attendais, j'attendais, mais je ne l'ai toujours pas eu."

En effet, selon leur tour de permanence, chaque agent du service commercial a des jours de repos qui tombent sur la fête du nouvel an chinois tous les 7 ou 8 ans. Or, pour Li Jianguo, ça tombait toujours « mal ». Soit à cause de la permutation de rame, soit de celle d'équipe, ses heures tombaient toujours sur un réveillon.

Entretemps il y a eu une réduction des groupes. Au début, il y en avait 6, après il y en avait 5. Il y a eu aussi quelques accidents à cause des inondations dans le sud, ce qui fait que ce tour de permanence dure jusqu'à présent.

Mine de rien, il a passé une trentaine de « réveillons ferroviaires » consécutifs, ce qui constitue, pour ainsi dire, sa recette du festin. En fait, ses supérieurs avaient remarqué depuis longtemps son cas particulier et avaient proposé maintes fois une permutation pour qu'il puisse passer un réveillon tranquille. Mais lui, il l'a déclinée poliment à chaque reprise.

"Ma considération est que si je passais un réveillon à la maison, forcément un collègue en congé devrait me remplacer. Du coup, j'ai refusé poliment leur proposition à chaque fois."

Pour ne pas importuner les autres, il a choisi d'assumer. En revanche, ce grand gabarit du Shandong est loin d'avoir le cœur de pierre. Il lui est arrivé plusieurs fois au réveillon, pendant le sommeil profond des voyageurs, a-t-il révélé au journaliste, qu'une nostalgie soudaine pour sa famille l'envahissait lorsque les éclats des feux d'artifices en dehors des vitres papillotaient dans sa vue. C'est à ces instants précis qu'il éprouvait un sentiment de culpabilité envers ses parents, sa femme et son enfant.

"Quand ma fille est entrée à l'université, je lui ai demandé si elle voulait que je fasse quelque chose pour elle et je lui ai promis de faire tout mon possible. Sa seule demande était : Papa, tu peux passer un réveillon à la maison avec moi ? Ça n'a jamais été le cas dans ma vie."

Cette demande tout à fait légitime de sa gamine toute sage lui a posé un véritable casse-tête. Après de longues considérations, il a finalement opté pour le respect du planning du travail. Un réveillon avec sa fille ne pouvait qu'attendre.

Cette affaire a traîné des années, jusqu'à la veille du mariage de sa fille. Toujours dans l'expectative, elle lui a réitéré la revendication.

"Selon les mœurs à Qingdao, une fille mariée ne peut pas rentrer dans sa famille la veille et les deux premiers jours du nouvel an chinois. Elle me l'a donc redemandé avant son mariage."

En évoquant cela, Li Jianguo s'est terré dans le silence. Incapable de répondre à la demande de sa fille, il ne pouvait qu'essayer de la persuader en toute patience, autant qu'il répondait aux questions des voyageurs dans le train.

Sa fille pouvait le comprendre, soit. Mais en tant que fils aîné et pilier de la famille, son esprit était sans cesse tourmenté par un remords profond et déchirant : il n'avait pu accompagner sa mère pour passer le dernier réveillon de celle-ci.

"En 2010 après le nouvel an chinois, ma mère m'a dit que sa santé se détériorait d'année en année et particulièrement cette année-là. Je lui ai répondu en plaisantant : t'inquiète, tu devras encore assister à la cérémonie de mariage de ta petite-fille. Tout en craignant de ne plus pouvoir voir ce jour, elle m'a demandé, pour l'ultime fois, de prendre un congé pendant la fête du nouvel an suivant, si elle était encore en vie. Cela étant, je n'ai eu qu'à accepter. Mais malheureusement, elle est décédée en juin, et donc n'a pas pu voir le mariage de sa petite-fille. Ça, c'est mon plus grand remords."

Une fois les larmes essuyées, le travail a repris son rythme habituel. Quand il est revenu dans les wagons et a vu le sourire satisfait réapparu sur le visage des voyageurs grâce à son dépannage, Li Jianguo a retrouvé le mérite de son sacrifice.

"C'est une peine pour moi de penser à ma mère. Mais tout ça, c'est pour le travail. Je ne suis pas le seul à faire des sacrifices, mais avec beaucoup de collègues, pour assurer la sécurité et les services pour les passagers."

Le 18 février 2015, c'était le 40e et dernier réveillon chinois que Li Jianguo a passé dans les wagons. Il y tenait beaucoup. Ce jour-là, il a fait des raviolis avec ses collègues, des vœux de nouvel an aux voyageurs et le ménage dans les wagons, en bref, sa dernière performance, avec autant de sérieux que d'habitude. La retraite de Li Jianguo approche. En juillet, il retirera l'uniforme qu'il aime tant. Après 40 ans de carrière sur les rails, il a dit qu'il aimait son poste, qui, bien qu'ordinaire, le rend fier. Quant à sa vie après la retraite, il a déjà projeté quelque chose.

"Bien que j'ai été dans beaucoup d'endroits en Chine, ma famille n'a presque jamais voyagé, à part une fois à Beijing, c'était organisé par mon travail en plus. Je leur dois trop. J'aurai plus de temps après la retraite et j'emmènerai mon petit-fils en voyage. D'ailleurs, même moi, j'ai eu très peu d'occasions de prendre le TGV, sans parler de ma famille. Je vais donc faire découvrir le TGV chinois à mon petit-fils."

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