Pour le rêve des Mishmi
  2014-08-27 10:22:24  La Chine au présent

Xia Dianxia présente les outils de travail utilisés traditionnellement par les Mishmi, aujourd'hui conservés dans son musée. (LI GUOWEN)

 

Récit de l'histoire de Xia Dianxia, un Mishmi, qui par ses initiatives, a permis l'essor de son village et l'enrichissement de toute son ethnie.

«Vous pouvez m'appeler vieux Xia ou petit Xia, voire son Altesse (homonyme de son prénom Dianxia en chinois). Je suis "monsieur tout le monde" : je suis peu cultivé, et comme les autres, je mène une vie ordinaire mais bien remplie. » C'est ainsi que s'est décrit non sans humour Xia Dianxia, issu de l'ethnie minoritaire mishmi (deng en chinois), lorsque nous l'avons rencontré à Lhassa.

Pourtant, c'est bien ce soi-disant « monsieur tout le monde » qui a poussé les gens de son village à construire des routes et des ponts pour augmenter leurs revenus, et qui, par sa persévérance exceptionnelle, a conduit à l'édification d'un musée sur la culture folklorique des Mishmi. Un Mishmi qui a réalisé son rêve chinois !

Le rêve d'établir un musée folklorique

En 2010, Xia Dianxia a visité l'Exposition universelle de Shanghai. Là-bas, il a pu parcourir les divers pavillons, dans lesquels étaient exposés des objets spécifiques aux pays représentés, soucieux d'être mieux connus du monde. C'est alors qu'a commencé à germer dans son esprit l'idée d'ouvrir un musée d'exposition sur le folklore des Mishmi, « pour que davantage de gens puissent comprendre notre culture ». Il s'est dit qu'un tel musée serait non seulement un moyen de rappeler l'histoire des Mishmi, mais aussi d'élever le salaire des villageois.

Une fois rentré au village, Xia Dianxia a expliqué son idée à un groupe de travail du district qui était alors en tournée d'inspection dans son village. Ce dernier a décidé de soutenir Xia Dianxia dans ses projets et a lancé la construction du bâtiment qui accueillerait les collections. L'édifice était érigé, mais encore vide. Pour recueillir des pièces, Xia Dianxia a utilisé l'argent qu'il avait épargné petit à petit au fil des années pour acheter, auprès des foyers, ustensiles traditionnels de cuisine, de chasse et de la vie quotidienne. De prime abord, les villageois ne saisissaient pas son initiative : « Qui donc viendrait contempler ces vieilleries dont nous, voulons plutôt nous débarrasser ? »

À ce discours, Xia Dianxia rétorquait : « Ce musée vous offrira des gains supplémentaires. Il vous suffit de bien élever vos poulets et cochons, peut-être aussi de développer les produits touristiques, et les visiteurs viendront d'eux-mêmes ! »

Au fur et à mesure de ses efforts, le musée s'est rempli de pièces. Malgré une riche collection, Xia Dianxia trouvait encore qu'il manquait quelque chose... Ah oui, des photos pour revêtir les murs nus ! Xia Dianxia a donc emprunté un appareil photo au district pour photographier à la fois la vie actuelle des Mishmi. Il a aussi retrouvé de vieux clichés qui retraçaient la vie d'antan.

C'est inimaginable à quel point il a été difficile de bâtir un musée dans ce nouveau village mishmi, reculé et sous-développé. Un jour, un des enfants de Xia Dianxia est tombé malade et a été hospitalisé au bourg Bayi (chef-lieu de la préfecture de Nyingchi). Xia Dianxia a cherché coûte que coûte à rassembler de l'argent pour pouvoir payer les frais médicaux. Il s'est mis à emprunter du liquide un peu partout dans son village, alors que sa femme lui conseillait plutôt de vendre les « babioles » qu'il avait collectées. Xia Dianxia avait contesté : « De l'argent, je me débrouillerai à en trouver, tandis que ces objets, une fois vendus, je ne pourrai plus les récupérer. » « Mais qu'est-ce qui est le plus important, avait demandé son épouse, notre enfant ou tes machins ? » Xia Dianxia gardait le silence. Il savait très bien que le musée représenterait l'histoire et la culture de tous les Mishmi, pour qui sa collection serait un véritable trésor.

Xia Dianxia nous a confié en toute franchise que plusieurs fois, il avait songé à tout abandonner. Mais dès qu'une difficulté survenait, il reprenait son courage à deux mains en se disant : « C'est pour le rêve de tous les Mishmi ! »

Ce rêve, par la persistance de son auteur, est aujourd'hui devenu réalité. Ce musée commence à prendre forme et la collection ne cesse de s'enrichir. S'y trouvent des reproductions de huttes dans lesquelles habitaient les Mishmi autrefois, une centaine de photos ainsi que plus de 200 objets artisanaux et outils de la vie quotidienne dont les Mishmi se servaient dans les montagnes. Toutes ces pièces permettent aux visiteurs venus de loin de pénétrer dans la culture folklorique des Mishmi. Des groupes de voyageurs font ainsi l'expérience de la vie locale en visitant gratuitement le musée de Xia Dianxia, puis en goûtant au village le poulet au riz cuisiné et l'alcool de millet local. Par ailleurs, nombre d'entre eux achètent comme souvenirs des articles fabriqués par les villageois. L'élevage et l'artisanat se sont ainsi développés, multipliant les revenus des habitants.

Parmi ses quatre enfants, Xia Dianxia a une fille, la troisième, qui étudie actuellement au lycée et s'intéresse vivement à la culture et à l'histoire des Mishmi. Xia Dianxia a planifié : « Je veux qu'elle apprenne toujours plus et qu'elle devienne mon successeur, pour promouvoir notre culture ethnique exceptionnelle. Je suis sûr que la vie future des Mishmi sera meilleure et plus heureuse. »

Changements dans la vie des Mishmi

Dénommés aussi « Darang » ou « Geman », les Mishmi sont communément appelés « Mishmiba ». La population de moins de 2 000 âmes, vit autour du district de Zayü, dans la préfecture de Nyingchi. Ils parlent un dialecte dépourvu d'écriture. Avant les années 60, la grande majorité des Mishmi vivaient cachés dans les montagnes, où ils menaient une vie primitive, isolés du monde extérieur. Ils se considèrent comme « la dernière tribu » de la Chine, celle qui n'a pas encore été officiellement reconnue comme ethnie minoritaire indépendante.

Aujourd'hui, Xia Dianxia et ses compatriotes logent dans le nouveau village des Mishmi, situé au bourg de Zayü dans le district du même nom. Tous les foyers sont desservis en électricité, en eau et en routes. Né en 1965, Xia Dianxia garde peu de souvenirs de cette époque, mais se rappelle l'histoire que lui contaient ses aïeux : en 1967, le gouvernement et des Tibétains locaux ont aidé les Mishmi à construire ce « nouveau village » de 20 maisons ; les Mishmi ont alors pu dire adieu à l'agriculture sur brûlis comme moyen de subsistance.

Depuis lors, la vie des Mishmi a connu deux autres grands changements, que Xia Dianxia a cette fois-ci lui-même éprouvés alors qu'il grandissait dans ce nouveau village : « Premièrement, en 1982, a été introduit le système de responsabilité des ménages. Il a permis aux Mishmi, qui chassaient dans les montagnes, de cultiver davantage de terres, permettant ainsi à notre famille de rehausser son niveau de vie. Deuxièmement, l'entrée dans l'économie de marché dans les années 90, suite au lancement de la politique de réforme et d'ouverture, a promu le commerce de marchandises entre les villageois et le monde extérieur, faisant croître le nombre de négociants parmi les Mishmi. »

Toutefois, les modes de vie traditionnels persistent, de sorte que la chasse reste bienvenue chez les Mishmi. Xia Dianxia, bronzé, maigre mais vigoureux, nous a indiqué : « Nous les Mishmi, nous disons souvent qu'un couteau et cinq cordes suffisent pour vivre longtemps dans la forêt. Le couteau sert à triompher de la faune et de la flore, alors que les cordes permettent entre autres d'attraper du gibier. » Il a alors ôté le turban long de trois mètres enroulé autour de sa tête pour nous démontrer son caractère multifonctionnel : « On peut attraper une proie avec un nœud coulant puis ligoter celle-ci, l'utiliser pour traverser une rivière, faire un garrot pour une plaie, s'en servir de couverture pour se protéger du froid le soir... »

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