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Un collecteur de ticket de rationnement -- revisiter 6 siècles d'histoire chinoise
2007-10-22 11:14:31 cri
 « Maman, qu'est-ce que c'est, ces papiers colorés ? »

« Ce sont des ''liang piao'' ? »

« Qu'est-ce que c'est ''liang piao'' ? »

« Ce sont des tickets de rationnement, pour les céréales... Quand maman était petite, on achetait des céréales avec de l'argent, mais aussi avec ce genre de ticket. »

Ce dialogue entre une mère et sa fille illustre bien les changements qui sont intervenus en Chine en l'espace d'une génération. Le petite fille n'a aucune idée de ce que peuvent être ces tickets de rationnement, qui étaient pourtant la règle en Chine il n'y a pas si longtemps. Ces tickets jaunis sont d'ailleurs un véritable patrimoine à part entière, que certains se sont mis à collectionner pour entretenir la mémoire... C'est notamment le cas avec Lin Siren. Qui est-ce ? C'est en fait un cadre retraité âgé de 79 ans. Un doux dingue qui consacre une grande partie de son temps à retrouver toutes sortes de tickets... Il en possède déjà plus de 40.000. Pour voir cela de plus près, nous nous somme rendus chez lui.

Une fois chez lui, la chose est effectivement impressionnante. Dans sa chambre, une grande étagère qui recouvre un mur entier est remplie de cahiers dans lesquels s'entassent les tickets de rationnement Et dans deux autres bureaux à côté de cette pièces, on retrouve d'autres cahiers de tickets que Lin Siren a classé selon un savant procédé.

Sur le mur situé en face de l'étagère est affichée l'inscription d'un calligraphe chinois, Qian Dawei, qui sert de devise à Lin Siren depuis plusieurs dizaines d'années...

« Les tickets d'autrefois sont très visibles aujourd'hui. Il ne faut pas oublier ces périodes difficiles, histoire de préparer un meilleur avenir. »

C'est dans les années '50 que la Chine a commencé à appliquer sur tout son territoire un système de rationnement des produits de base en raison des pénuries de marchandises. Pour satisfaire les besoins de chacun, il s'agissait de respecter scrupuleusement ce système d'offre. Les tickets couvraient toutes sortes de domaines, des vêtements à la nourriture en passant par le logement ou les transports...

« Les produits de première nécessité étaient tous fournis en quantités limitées aux habitants, notamment les aliments, comme le glutamate de sodium, les oignons, le gingembre, etc. Même le linge, les parapluies ou le dentifrice étaient fournis selon cette règle. A Shanghai, on a ainsi émis des tickets pour le papier hygiénique ou les mouchoirs. »

Quelle que soit la denrée recherchée, quel que soit le produit désiré, il fallait faire avec ces tickets de rationnement. On peut avoir la plus grosse fortune du pays, impossible d'acheter quoi que ce soit sans ces précieux sésames. Sans ticket, on était contraint de rester l'estomac vide.

Sauf que parfois, même avec les précieux tickets, on n'arrivait pas à satisfaire la demande, comme se souvient Zhao Xiulan, l'épouse de Lin Siren ...

« Une année nous avons connu un hiver très rigoureux. Alors j'ai voulu acheter une grosse couverture en laine... Mais sans ticket, c'était tout à fait impossible. A l'époque, ces tickets étaient vraiment indispensables. »

Tellement indispensable que personne n'aurait eu l'idée de les collectionner à l'époque, et sûrement pas Lin Siren. Non, ce goût pour ces vieux tickets lui est venu dans les années '80. C'est l'époque où la Chine s'ouvre vers l'extérieur, où les mots d'ordre sur l'enrichissement personnel sont de retour et où les marchandises affluent. Résultat, on peut désormais acheter toutes sortes d'objet à condition d'avoir l'argent nécessaire. Plus besoin de ticket.

Le déclic s'est produit alors que Lin Siren était en mission dans le Hunan, en Chine du sud. Chez un ami, il a remarqué des tickets particulièrement élaborés, comportant des images de sites touristiques locaux. D'abord attiré par leur seule dimension esthétique, il s'est rapidement pris de passion pour ces tickets. Et notamment pour l'histoire qui se cache derrière chacun d'entre eux. De quoi largement occuper ses vieux jours de retraité.

« Collectionner et chercher des renseignements sur ces tickets de rationnement enrichissent ma vie, me permettent d'en savoir plus. C'est l'occupation principale de mes vieux jours. Ces tickets sont un témoignage de l'histoire, ils reflètent les divers périodes de développement de la Chine. Je leur attribue une grande valeur, tant esthétique qu'historique. »

« Ma collection s'étend sur une période de plus de 600 ans, de la dynastie des Ming jusqu'à aujourd'hui. Je ne me pense pas vraiment comme un simple collectionneur, mais comme un chercheur. J'étudie de près tous mes tickets pour en découvrir les histoires cachées. »

Passer trois jours et trois nuits entiers à discuter avec Lin Siren ne saurait suffire à faire le tour de toutes les histoires dissimulées derrière ses tickets. Le vieil homme est absolument in-ta-ris-sable :

« J'ai une série de ticket sur les impôts agricoles, qui part de la dynastie des Ming (à partir du 14e siècle) et qui va jusqu'en 2006, l'année où cet impôt a finalement été annulé. A partir de documents historiques que j'ai récupérés, je me suis mis à fouiller le marché aux antiquités de Baoguo, j'ai vérifié chaque ticket les uns après les autres, pour avoir enfin une série complète de tickets. J'avais aussi demandé de l'aide à mes amis dans différentes provinces, pour qu'ils m'en achètent certains. On est un grand pays agricole, et le système de l'impôt agricole a été mis en place il y a plus de 600 ans. Les tickets permettent de faire revivre cette histoire. »

Mais ce n'est évidemment pas tout, et la collection de Lin Siren regorge de trésors du même acabit. Par exemple, son ticket de rationnement sur les céréales le plus ancien date du règne de l'empereur Zhu Yuanzhang des Ming, soit au 14e siècle. Un autre ticket de rationnement sur le coton, le plus bas, nous révèle qu'avec ce bout de papier, on ne pouvait pas acheter plus d'un centimètre carré de toile dans les années '60, dans la région autonome du Xinjiang, à l'ouest du pays. Et son ticket de viande dont la valeur est la plus petite permettait d'acheter 10 grammes de viande seulement, à Canton. Lin Siren nous explique comment il a pu se procurer ces trésors du passé ...

« J'ai d'abord demandé de l'aide à mes anciens collègues, ou mes anciens camarades de classes dispersés dans tout le pays. Le second vecteur, c'est les petites annonces : il faut être attentif à ce qui est publié, les publicités, les livres et les journaux. J'ai par exemple lu une fois, dans un magazine, l'annonce d'une jeune Tibétaine qui avait laissé ses coordonnés. Je lui ai donc écris pour tenter ma chance? Résultat, elle m'a trouvé différentes sortes de tickets tibétains. Et bien sûr, dès que quelqu'un de mon entourage se rend dans telle ou telle province, je lui demande toujours de chercher des tickets de rationnement de la province en question. Et puis pour finir, je me rends toutes les semaines au marché aux antiquités du temple Baoguo, à Beijing, grâce auquel j'enrichi petit à petit ma collection. »

C'est donc une véritable passion parfois proche de la folie douce ou de la monomanie qui anime Lin Siren. Mais à ce stade-là, on ne peut plus se débrouiller tout seul... On est obligé de se trouver un complice dans son entourage le plus proche. Et ce rôle de complice, l'épouse de Lin Siren, Zhao Xiulan, l'a endossé finalement sans trop de difficulté ...

« Au début, j'étais un peu réticente devant les dépenses qu'impliquent l'achat de tous ces tickets. Et puis au bout d'un moment, je me suis dit que ce n'était pas si mal d'avoir un loisir comme ça quand on vieillit. Je me suis donc finalement mise de son coté. Et petit à petit, je me suis mise à éprouver moi aussi une vraie passion envers ces tickets. Maintenant, c'est moi qui l'aide à les mettre en ordre. »

Au bout d'un moment, le vieil homme a fait don d'une partie de sa précieuse collection au musée. Qu'est-ce qui l'a poussé à se séparer de ses trésors ? La réponse de Lin Siren :

« Si je gardais ces tickets, il n'y aurait que moi qui pourrait les apprécier. Mais le fait de les donner aux Musés permet aux jeunes de connaître ces périodes difficiles, de leur apprendre à voir la vie d'aujourd'hui avec plus de recul. C'est vrai que l'économie se développe, les marchandises sont en abondance, c'est plaisant de consommer, aller au supermarché... mais ça ne doit pas nous faire oublier le passé. »

La renommée de la collection de Lin Siren dépasse largement son propre foyer. Et anime de vifs débats dans son entourage, comme l'atteste ce que nous en a dit son voisin Wang Shuqin, venu s'immiscer dans le conversation, l'air de rien...

« J'ai toujours le sentiment que ce système de tickets de rationnement était une bonne chose... Cela permettait d'assurer une vie de base aux gens de l'époque, ça nous a permis de traverser ces temps difficiles. Maintenant, ce n'est évidemment plus la peine d'appliquer ce système. Aujourd'hui, toutes ces marchandises qui nous émerveillent ! Et les vendeurs qui utilisent tous les moyens pour nous faire acheter ! C'est vraiment un changement radical. »

C'est bien là qu'est toute la force des tickets de rationnement de Lin Siren. Ils ont bien sûr un certain charme esthétique. Leur dimension historique et patrimoniale est évidente... Mais leur plus grande valeur réside sans doute plus dans quelque chose de plus intime, plus subjectif, dans leur aptitude à refléter ce qui se trouve enfoui au plus profond des générations qui ont connu la période du rationnement. Et cette valeur est d'autant plus précieuse que, comme le souligne Lin Siren, « à l'époque, personne n'aurait eu l'idée de faire collection de ces bouts de papier. On avait trop faim. »

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