F : La région autonome des Hui du Ningxia se situe dans le grand ouest de la Chine. Avec la politique de l'exploitation de l'ouest définie par le gouvernement central, cette région pauvre historique est en train de connaître des changements. En septembre dernier, Ophélie et moi-même, nous nous sommes rendues dans la campagne du sud du Ningxia pour découvrir la situation de l'enseignement de cette région. C'est ainsi que nous sommes arrivées dans le village de Yuwang. Là, nous avons remarqué le contraste entre le nouveau bâtiment d'enseignement et l'ancien au Lycée Nº3 de Tongxin. Nous avons été accueillis chaleureusement par le vice-directeur du lycée et nous avons mangé de la pastèque fraîche chez une famille Hui.
M : Le canton de Yuwang dans la province du Ningxia est connu par un certain nombre de Français. Si vous avez lu « le journal de Mayan », vous aurez certainement entendu parler de ce village arriéré. Céline, quand tu es arrivée dans ce village, est-ce que la pauvreté t'a immédiatement frappée aux yeux ?
F : Pas dans l'immédiat. Depuis le centre du district Tongxin, nous avons roulé pendant deux heures durant lesquelles nous n'avons vu que très peu de maisons. Comme les conditions climatiques sont assez mauvaises dans cette région, cette dernière n'est pas très peuplée. Mais lorsque l'on voit les maisons de l'extérieur, la pauvreté n'est pas si flagrante.
M : De quoi vivent les habitants ?
F : De l'élevage, et un peu de l'agriculture.
M : Où avez-vous trouvé cette famille Hui et comment avez-vous fini à manger de la pastèque chez cette famille ?
F : Après la visite dans le lycée, nous étions sur la route du retour. Dans le canton de Yuwang, nous y avons vu plusieurs champs de pastèques. Notre chauffeur a été surpris de voir ces fruits dans une région aussi sèche. Donc, nous nous sommes arrêtés devant une maison pour discuter des prix avec le propriétaire du champ.
M : Les champs appartenaient à cette famille ?
F : Oui. Mais le jeune couple ne vivait pas que de la culture de pastèques. Le mari travaillait comme ouvrier de construction à la ville. Et sa femme Li Xiaohua était cuisinière dans un restaurant. La mère du mari vit également avec le couple et s'occupe des trois petits-enfants.
M : Ils peuvent vraiment avoir trois enfants ? Il n'y a pas de planning familial dans cette région ?
F : Si. Mais les minorités ethniques peuvent avoir deux enfants. Et les minorités ethniques des campagnes peuvent en avoir trois.
M : Oui mais, trois enfants, ça fait beaucoup pour un jeune couple, non ? (enr1)
« Oui. La vie est dure pour ma famille. Nous devons aller travailler en ville pour gagner plus. C'est pour ça que nous ne voulons pas d'un quatrième enfant. Nous préférons bien nous occuper de ces trois-là, essayer de bien les nourrir et les habiller correctement. »
M : Les parents chinois sont vraiment tous pareils. Peu importe qu'ils soient issus d'une famille aisée de Beijing, ou d'une famille plus défavorisée dans une région reculée de l'ouest de la Chine, ils feront tout leur possible pour offrir les meilleures conditions de vie possibles à leurs enfants.
F : En fait, cette famille fait partie des plus riches du village. Ce jeune couple vient juste d'emménager dans une nouvelle maison équipée de trois pièces. Et le jeune couple s'occupe lui-même des travaux de restauration.
M : Outre la nouvelle maison, ce couple possède un véhicule motorisé. Pour les paysans, c'est très important parce cela permet de se déplacer beaucoup plus facilement.
F : Tous ces changements sont dus à leur travail en ville. Si ce jeune couple ne travaillait que dans les champs, il ne pourrait pas s'offrir ce confort.
M : Oui. Un téléviseur, un lecteur de VCD, une machine à laver, une radio. Ça représente une fortune pour les autres paysans.
F : Sur le mur de leur salle de séjour, j'ai remarqué que cette famille avait accroché un certificat pour un prix remporté par Ma Yinhu, leur enfant le plus âgé. Depuis cette année, il est devenu boursier.
M : De quel prix s'agissait-il ?
F : C'est le prix que l'enfant a remporté lors d'un concours de mathématiques pour les élèves de troisième année.
M : C'est plutôt bien parti pour le premier ! Et les autres enfants, ils vont à l'école aussi, ils travaillent aussi bien que leur frère ?
F : Les deux autres n'ont pas encore l'âge d'aller à l'école. Donc la fille de cinq ans reste encore dans les jupes de sa maman et le plus petit est encore au berceau.
M : De toute façon, j'imagine que les parents vont également envoyer les deux autres enfants à l'école ? (enr2)
« Bien sûr, je placerai tous mes enfants à l'école. Même si les frais de scolarité vont coûter beaucoup d'argent, nous ferons tout notre possible pour que tous nos enfants aillent quand même à l'école. Moi, je n'ai pas eu cette chance, je n'ai pas appris à lire, et ça m'a vraiment fait défaut dans ma vie. Je ne sais pas comment m'exprimer, je n'arrive pas à déchiffrer les caractères inscrits sur les panneaux. Bref, je suis totalement perdue dans les villes. J'en souffre beaucoup. Et je ne veux pas que mes enfants connaissent les mêmes difficultés. »
M : J'ai entendu dire que la plupart des filles de l'ethnie Hui n'allaient pas à l'école. Parce que les Hui ne veulent pas que les filles soient vues par des inconnus et qu'elles aient des contacts avec ces hommes.
F : C'était vrai avant. Mais cette idée a commencé à disparaître chez pas mal de familles Hui, surtout chez celles issues de villages relativement développés. Sur la route pour aller au canton de Yuwang, à mi-chemin, nous avons pris en stop un villageois qui voulait rentrer chez lui, dans le centre du village. Il nous a confirmé que cette tradition avait disparu. (enr3)
« J'ai deux garçons et deux filles. Chez moi, ils sont tous traités de la même manière. Moi, je préfère les filles que les garçons, parce qu'elles sont plus travailleuses à l'école. Alors que les garçons ne sont pas très disciplinés. Ils se moquent de l'école, font l'école buissonnière pour aller s'amuser dans les champs ou dans la rue. »
F : Pour une région économiquement arriérée, la vulgarisation de l'éducation est un travail difficile et compliqué. Elle englobe non seulement le fait de tenter d'améliorer les conditions de l'enseignement mais également de faire changer les moeurs et coutumes.
M : L'amélioration des conditions de l'enseignement est le travail du gouvernement central et local. Si des fonds sont mobilisés, les conditions peuvent être améliorées rapidement. Par exemple, avec les 3 millions d'investissement du gouvernement central et provincial, un nouveau bâtiment d'enseignement de six étages s'est hissé dans le lycée Nº3 du district de Tongxin.
F : Alors que cela prend beaucoup plus de temps pour faire changer les mentalités. Et ce processus est lié au développement économique des régions concernées. M. Yang Yongzhen, le vice-directeur du Lycée Nº3 du district de Tongxing nous a d'ailleurs confirmé : (enr4)
« Notre lycée peut accueillir les enfants de tous les villages du canton. Mais il y a des enfants de certains villages que nous n'avons jamais vus à l'école. Quand nous nous sommes rendus dans ces villages, nous avons remarqué que depuis une dizaine d'années, aucun enfant en âge d'être scolarisés, n'allaient à l'école. Ils ne savaient pas qu'il y avait un autre monde que le canton Yuwang. Ils vivaient difficilement de la production dans les champs. Donc ce n'était pas étonnant qu'ils ne se préoccupent pas de l'importance de l'éducation. Ils ne connaissaient même pas la Loi sur l'éducation obligatoire. »
F : Face à cette situation, les maîtres du Lycée ne peuvent que rester impuissants. Et, pourtant ils font tout ce qu'ils peuvent pour pousser ces parents à envoyer leurs enfants à l'école. Au début de chaque semestre, les maîtres du Lycée s'organisent et font le tour de tous les villages du canton. Ils frappent à toutes les portes pour faire le recensement des enfants en âge d'aller à l'école et connaître la situation des familles qui ne les y envoient pas. Les enseignants encouragent et tentent de convaincre les parents de ne pas faire abandonner les études aux enfants, juste avec des mots et même parfois en sacrifiant une partie de leur salaire.
M : Les enseignants ont un salaire stable et élevé de plus de mille yuans par mois. Ainsi, les professeurs du Lycée Nº3 du district de Tongxin ont décidé de financer chacun au moins un élève en difficulté. Ils paient leurs frais d'hébergement et les frais de scolarité qui représentent en moyenne cent yuans par semestre. Grâce à eux, chaque année, une vingtaine d'élèves issus de familles pauvres peuvent aller à l'école.
F : En plus, les directeurs du Lycée ont fait une demande pour que l'éducation soit entièrement gratuite pour vingt autres élèves, auprès du Bureau de l'éducation du district. Avec les soutiens du gouvernement du district et de la région, les responsables du Lycée tentent également d'établir des partenariats au niveau de l'éducation avec des districts développés de l'intérieur et de l'extérieur de la région.
M : Leurs efforts ont commencé à porter leurs fruits. Le bureau des affaires civiles d'un district de la province du Fujian, dans l'est de la Chine, a ainsi promis de financer chaque année cent enfants du canton de Yuwang. Nous avons donc pu constater que le Lycée Nº3 et le gouvernement du district faisaient vraiment tout ce qu'ils pouvaient pour aider les enfants des familles démunies.
F : Nous allons donc écouter aussi ce que le gouvernement central et provincial ont fait pour ces enfants. Voici M. Xu du Bureau des affaires des ethnies du gouvernement provincial de Ningxia. (enr5)
« Le gouvernement central accorde une grande importance à l'ouest de la Chine et surtout à son éducation. Le but est établir une société de personnes éduquées. Depuis cinq ou six années, le gouvernement central nous accorde chaque année une subvention de 22 millions de yuans pour les ethnies. Dont 13 millions de yuans sont consacrés au développement de l'éducation dans les régions peuplées des Hui et des autres minorités. Avec cette somme, nous avons fait restaurer cent écoles des Hui et nous avons ouvert plusieurs écoles spécialisées pour les filles Hui où les enseignants sont tous des femmes. D'ailleurs, nous travaillons avec les gouvernements locaux pour aider les familles les plus démunies à s'enrichir. Nous proposons des cours d'agriculture moderne et nous distribuons gratuitement des graines de grande qualité. Cela peut permettre d'augmenter le taux de scolarité d'une façon indirecte. »
F : La famille de M. Yang Yongzhen, le vice-directeur du Lycée Nº3 du district de Tongxin vit dans le village de Yuwang depuis plus de cent ans. A partir de la génération de son grand-père, l'éducation a été considérée comme obligatoire et un moyen d'assurer une vie décente.
M : Donc chez lui, ses frères et s?urs ont tous reçu une bonne éducation et ils ont tous maintenant une bonne situation dans les villes ou dans le canton. Leur réussite sert de référence pour pouvoir sensibiliser les gens aux alentours. Mme Li Xiaohua nous a parlé de ses sentiments. (enr6)
« Nous avons souffert de l'ignorance toute notre vie. Nous ne voulons pas que nos enfants suivent le même chemin. Ils doivent faire autre chose de leur vie. Donc, même si je ne mange pas à ma faim et que je porte des vêtements troués, je ferai tout mon possible pour financer le plus longtemps possible les études de mes enfants. »
M : Oui. Je suis d'accord avec cette femme. En fait, même si elle est analphabète, cette femme a quand même compris le principe que seule l'éducation pouvait changer un destin.
F : Ses paroles et son courage m'ont vraiment remonté le moral pendant ma visite dans cette région. La pauvreté n'est pas si terrible que ça. Ce sont surtout l'ignorance et l'indifférence qui sont les plus grands problèmes.
M : Nous espérons que de plus en plus de parents prennent conscience également de l'importance de l'éducation, pour assurer un avenir à leurs enfants.
|